INFLUENCE / INTERACTION

Des génériques de sang-mêlé

Remi Grelow

Si le sang d’un rouge à charge symbolique est omniprésent au cinéma quelque soit le genre de film, on peut se demander si les génériques de ces dernières années le laissent également circuler entre ses titres. En d’autres termes, cela va-t-il saigner ?

Sweeney Todd: The Demon Barber of Fleet Street, 2007
Abraham Lincoln: Vampire Hunter, 2012
Le bal des vampires, 1967

On pourrait être étonnés en découvrant le générique de Dark Shadows, une belle promenade aérienne sur un train traversant un paysage sauvage sur la chanson Nights In White Satin et une typographie blanche comme du linge propre. C’est pourtant un film de vampires, on y espère donc du sang rouge écarlate et cela dés le générique ! Où est passé le rouge inondant l’écran ? Même étonnement devant Twilight, nous aurons droit à une séquence en noir et blanc présentant décors et personnages et il faudra sinon se contenter d’une pomme rouge. Qu’est-il arrivé au sang dans les génériques ? S’il continue de couler ou pas, il faut s’en rendre compte.

Le sang est un acteur récurrent du cinéma. Il a en même inspiré son propre genre, le gore, qui consiste à en verser la plus possible pour le plaisir du spectateur. Le sang est un motif essentiel, suggéré évidemment par un rouge agressif qui déteint sur l’écran (il faudrait d’ailleurs un jour établir un nuancier des différentes couleurs de sangs que le cinéma a proposé depuis l’arrivée de la couleur). Il participe à l’émotion du spectateur en étant omniprésent ou en apparaissant furtivement comme un intrus. Les génériques ont donc là un formidable accessoire expressif. L’utilisation du rouge est devenue une récurrence. C’est d’abord une couleur de fond efficace qui donne le ton des films où la violence sous toutes ses formes a beaucoup d’importance, par exemple dans Machete ou Vertigo, action et bagarres sanglantes dans le premier, univers anxiogène et paranoïaque dans le second. Le rouge est aussi une couleur courante pour la typographie des titres de films. La liste est longue en passant du film de zombie comme Dawn of the dead au film de mafia comme Goodfellas, un titre de film rouge (même si les autres typographies ne le sont pas) c’est un impact assuré. Alors le vrai sang, celui qui gicle hors du corps, est-il aussi présent autrement que par évocation picturale ? 

Si le cinéma est riche de gros plans sur des gouttes ou des jets de sang, certains génériques semblent prendre plaisir à déjouer nos attentes. La télévision et ses séries récentes en sont un bon exemple. Rien de bien rouge chez les vampires de True Blood présentant dans un montage très chargé le contexte social dans lequel se déroule la série. Le sang apparaît enfin au moment du titre, dans une poche transparente, presque pour rappeler in extremis qu’on va quand même parler de vampires. Chez les zombies de The Walking Dead, on s’intéresse davantage aux décors vides, aux cadres brisés, aux photos de familles abandonnées, pas un seul mort vivant vorace à l’écran, seulement une terre de désolation. Avec Dexter et ses histoires de meurtres, nous sommes servis mais ici le sang qui coule c’est celui de Dexter lui-même, se rasant de prêt et épongeant délicatement sa perle rouge avec un morceau de papier toilette. Avec une malicieuse ironie, ce sont les gros plans sur les aliments qu’il cuisine qui vont suggérer la violence et le gore.

Retour au cinéma avec le générique de Zombieland, antithèse parfaite de The Walking Dead. On y célèbre dans de vertigineux ralentis toutes les effusions d’hémoglobine engendrées par les zombies, visages et bouches ensanglantés, chaires déchirées et vomis de globules rouges sur le pare-brise d’une voiture. Ici il est clairement question du sujet dans un élan humoristique à la frontière du cartoon. Pourtant une autre tendance à montrer le sang dans les génériques consiste à le suggérer avec délicatesse grâce à un esthétique fond blanchâtre que le sang va pouvoir gaiement souiller, lettres rouges et nudité clinique pour After Life ou encore carré rouge sur fond blanc dans Hard Candy. Un petit jeu consiste également à semer le trouble chez le spectateur en lui laissant croire que le liquide rouge non identifié est bien du sang pour le laisser médusé devant un simple coulis sur sorbet blanc dans Lady Vengeance ou sur viande dans American Psycho. Il y a longtemps le générique du Bal des vampires s’amusait à défiler verticalement faisant chuter une attendrissante petite goutte rouge qui finissait par se transformer en chauve-souris. Un sang d’encre ? C’est l’idée qui semble en tous cas avoir inspiré le générique conçu par Jonathan Block pour Abraham Lincoln chasseur de vampires, un long filet de sang se répand énergiquement sur du papier et dessine une inattendue carte des Etats-Unis, de quoi bien résumer le programme du film. Enfin, le cas de Sweeney Todd est l’un des plus intéressants de ces dernières années. Fidèle à ses génériques dynamiques, souvent sans personnages, qui mettent tout de suite dans l’ambiance, Tim Burton s’est offert grâce à Richard Morrison une introduction macabre et envoûtante. Le sang est ici un flux continu, vif et autonome, une véritable ligne animée qui circule dans le décor du terrible barbier. Il commence par tomber avec la pluie sous la forme d’une goutte avant de couler à travers les murs et de se faufiler comme un ver sur la chaise du barbier, actionnant le mécanisme qui fait pencher la chaise vers une trappe fatale. Le sang coule entres les rouages de ces mécanismes tel un Charlie Chaplin des temps modernes avant de bouillir dans le four et d’en ressortir pour s’écouler et se confondre avec l’eau des égouts. Le sang d’image de synthèse est ici un être entier, l’allégorie du drame que le film s’apprête à narrer et à la fois un personnage abstrait qui incarne la vengeance de Sweeney Todd.

L’une des présences d’hémoglobine les plus mémorables dans un générique reste néanmoins celle du sang inondant l’écran des films de James Bond dans la fameuse séquence du gun barrel. Depuis le premier épisode, cette ouverture qui n’est pas le générique à proprement parler nous introduit dans l’univers de l’espion 007 avec la même promesse confondante de simplicité : il va y avoir de l’action. Si l’évolution des moyens techniques ont permis de perfectionner l’animation de la séquence pour les rendre saignantes à souhait, le principe reste inchangé. Les génériques de chaque James Bond quant à eux confirment la dite action annoncée quelque soit le style employé, du générique ludique de Dr No par Maurice Binder à celui plus cauchemardesque de Skyfall par Daniel Kleinman (où le sang coule à flot dans un crépusculaire fond marin). Ce dernier épisode et son prédécesseur Quantum of Solace se sont d’ailleurs autorisés à ignorer la traditionnelle ouverture. Dans Skyfall, le début du film s’amuse à confondre le vrai fan en faisant simplement apparaître Daniel Craig en flou au fond de l’écran comme une évocation de gun barrel dans la perspective. Il sera dans ces deux derniers épisodes méthodiquement placé à la fin du film comme pour rassurer le spectateur, James Bond ne changera pas son habitude d’inonder l’écran du sang de ses ennemis.

American Psycho (2000)

Lady Vengeance (2005)

After Life (2009)

Hard Candy (2005)

Zombieland (2009)

Dexter (TV) (2006)

The Walking Dead (TV) (2010)

True Blood (TV) (2008)

Goodfellas (1990)

Dawn of the Dead (2004)

Vertigo (1958)

Machete (2010)

Twilight (2008)